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Laurence Ferland

 

Étudiante 3è cycle

Département d'histoire, Université Laval

Pavillon Camille-Roy
1, côte de la Fabrique
Université Laval
Québec
Québec, Canada
G1R 3V6

418 932 4086
laurence.ferland.1@ulaval.ca

 

 


 
 
 

Projet de recherche

Jeter en contexte proto-urbain: le tell chalcolithique de Petko Karavelovo (Nord de Bulgarie)

La ville est un lieu où coexistent étroitement le raffinement et la brutalité, le confort et la misère, l’asepsie et la crasse. Les contradictions de l’urbanité sont celles des hommes qui non content de transformer leur environnement, l’ont construit. La ville est ainsi une création peuplée des objets nécessaires aux besoins de ses habitants et au travers de laquelle filtre leur vision du monde. Le caractère anthropique de la ville en fait également un lieu ainsi qu’une société fragile requérant une attention et un entretien constant.

Conserver ou se défaire d’un objet relève d’un système dont la rationalité est largement culturelle et par le fait même, apprise. Il en va de même pour le traitement appliqué aux choses rejetées. Dans le but d’identifier à leur racine les éléments qui influencent et expliquent les pratiques de rejets acceptées au sein d’une société, le cas à l’étude est la communauté chalcolithique et proto-urbaine de Petko Karavelovo en Bulgarie (5450-4200 cal AA.). Ce choix n’est pas innocent puisque l’âge du Cuivre constitue un moment charnière dans l’histoire du développement urbain. Cette période voit en effet bourgeonner les éléments qui feront de la ville quelque mille ans plus tard un centre économique et spécialisé, le siège du pouvoir ainsi qu’un pôle culturel se distançant tranquillement de la vie rurale. Les villages de l’âge du Cuivre offrent ainsi la possibilité d’explorer la ville en devenir dans un espace contenu puisque l’agglomération sous forme de tell, une colline résultant de l’accumulation d’objets et de matériaux au fil de l’occupation humaine, existe toujours en étroite relation avec son espace agreste et ses moyens de production. Il est ainsi possible de comparer les habitudes de rejets d’un même groupe dans le village, le lieu de vie quotidien et urbain, comme autour du village où l’exploitation agricole et la transformation de son fruit se déroulent notamment. C’est donc dans ce contexte que les pratiques de rejets des habitants du tell de Petko Karavelovo pourront être définies et la logique culturelle qui les sous-tend expliquée.

Le projet cherche d’abord à établir ces fameuses pratiques de rejets en deux lieux distincts, soit le tell et un lieu d’activité en périphérie de celui-ci. Il s’agit ensuite de comparer les caractéristiques de rejet entre le village et sa périphérie. Pour ce faire, deux grands thèmes doivent être abordés, c’est-à-dire la relation de l’homme avec son environnement et celle de l’homme avec sa production matérielle, le tout ancré dans l’espace. Afin d’explorer ces thèmes à travers la question des pratiques de rejet, plusieurs méthodes sont combinées, c’est-à-dire la biographie de l’objet, la répartition spatiale et l’analyse des sols notamment par la micromorphologie. La combinaison de ces approches permet une compréhension multiscalaire du corpus de données dont le croisement met en lumière les actions humaines qui ont modelé le paysage archéologique à l’étude.

L’approche biographique consiste dans l’étude approfondie de cinq événements communs à la majorité des objets. Ces événements qui retracent le parcours des objets sont l’acquisition de la matière première, le mode de fabrication, l’utilisation, le rejet et les processus post-dépositionnels. La reconstruction de ces événements permet de replacer l’objet dans la vie quotidienne, mais également de lui attribuer une importance relative dans le mode de vie des habitants du tell. En effet, la rareté ou les efforts nécessaires pour acquérir les matériaux, le temps, les habiletés et les connaissances investies dans la production de l’objet et son degré d’utilisation avant le rejet sont des indicateurs de la place qu’occupe un objet par rapport aux autres dans une culture. Ce degré d’importance peut ainsi être utilisé comme indicateur dans l’organisation, ou son absence, des rejets. Ces derniers peuvent faire l’objet d’associations de types ou de matériaux, de fragmentation intentionnelle ou d’un traitement particulier comme l’enfouissement, la crémation ou l’accumulation en dépotoirs à ciel ouvert en lieu dédié. Ces observations rendent possible la restitution des actions humaines sur les choses et de leur influence sur le statut et la signification du matériel, des éléments clefs des pratiques de rejet.

Cependant, la seule analyse biographique peint un portrait trop minimaliste pour être représentatif des subtilités des pratiques culturelles liées aux rejets, des objets et substances qui ne devraient plus exister, mais qui par leur matérialité font toujours partie du monde et influencent la nature du lieu où ils sont déposés. C’est pourquoi une analyse spatiale permettant d’observer des récurrences dans l’organisation des rebuts, les associations entre les lieux, les matériaux et les méthodes de traitement des déchets par exemple, se révèle nécessaire. Ainsi, les choix des habitants de Petko Karavelovo quant aux ressources premières exploitées, aux méthodes de fabrication utilisées, et à l’usage des objets sont dès lors associés aux décisions relatives au lieu du rejet, aux méthodes de rejets comme l’enfouissement, la carbonisation ou le rejet de surface et à l’état des objets au moment de leur rejet. Les rebuts et leur contexte culturel sont de ce fait combinés.

Un exemple de gestion de rebut particulier est observé sur des sites du Néolithique ancien de l’ouest de la Bulgarie tel que Kovacevo. En effet, les grands tessons de poteries (plus de 5 cm) sont conservés près des habitations afin d’être taillé en grattoirs et en polissoirs notamment, des outils traditionnellement taillés dans la pierre. Dans cet exemple, la proximité des tessons avec l’habitation est révélatrice puisque l’association entre l’amas de fragments de pots cassés, les outils sur tessons et le lieu de vie indique que cette accumulation de rebuts possède un statut transitoire en tant que réservoir de matière première destinée à la fabrication de nouveaux outils et non pas un statut de rejet définitifs, ce qui peut être indiqué par un espace hors de vue ou à une certaine distance des aires de vie et d’activités ou alors un traitement un enfouissement ou une crémation par exemple.

La répartition des objets et de leur traitement dans l’espace se doit également d’être complétée par une compréhension de l’environnement dans lequel les habitants du village de Petko Karavelvo évoluent, et ce, pour deux motifs principaux. Le premier vise à complémenter la compréhension de l’organisation du lieu de vie, ce qui comprend le processus de formation du tell duquel les rejets semblent faire partie. Le second s’intéresse à l’identification des ressources naturelles locales et à leur exploitation, en particulier les substances argileuses qui représentent la ressource principale des mondes protohistoriques.

La micromorphologie offre quant à elle un potentiel intéressant pour différencier les accumulations naturelles et anthropiques les unes des autres et ainsi affiner la compréhension de l’amoncellement des rejets sur le tell comme à l’extérieur de celui-ci.

Ensemble, les approches biographiques, spatiales et géoarchéologiques permettent la reconstruction comme la compréhension des habitudes de rejets puisqu’elles mettent en lumière l’environnement dans lequel l’homme évolue ainsi que les modifications apportées par son action culturelle et sa production matérielle. Ce projet pose ainsi un œil nouveau sur le corpus archéologique en traitant les déchets pour ce qu’ils sont et non selon la fonction que remplissaient les objets lors de leur vie active, ce qui permet de lever le voile sur une facette de l’humain que l’archéologie n’a jusqu’alors que peu explorée.

 
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